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PAUL ET LE CHAT

 

Souvent, très souvent même, les lecteurs présentent et parlent bien mieux de mes romans que moi-même. Heureusement.
L’auteur met en scène deux personnages qui n’ont pas de mots (« cette catégorie silencieuse d’êtres s’exprimant au travers de leur attitude ») :
 

Paul, le bébé de 9 mois de la narratrice et son chat, qui va mettre bas. Tout se passe dans le cocon de la maison familiale, du point de vue d’Anne, la mère, qui observe son bébé qui grandit et le Chat qui vit sa maternité. La télévision diffuse en boucle les images de la guerre en Irak et dehors le printemps s’éveille. Pour la narratrice les deux univers se télescopent et la guerre qui fait rage au Moyen Orient renvoie à la guerre que chacun mène dans sa vie de tous les jours.

 

 

Extrait

Ce récit met en scène deux personnages silencieux, Paul et le Chat. Je dirais plutôt deux personnages qui ne peuvent parler. Paul n’a que neuf mois, l’âge des onomatopées claquant comme des bulles de savon dans l’air frais. Quant au Chat, âgé d’un an, il arbore une robe noire, mouchetée de taches blanches – façon vache normande – chaperonnée d’une mine de princesse orientale.

 

Moi, dans tout cela, je ne compte guère, sauf pour regarder ces deux êtres, les nourrir. Entre le bébé et l’animal, point d’échange verbal...
Les temps restaient simples : là-bas, la Guerre en Irak. Ici, l’amorce du Printemps ; un soleil froid de mars sur la prairie encore humide des vieilles pluies d’hiver. Au fond de la prairie, les branches noires du chêne se détachaient précises, bien trop précises sur la brume grise de février.

 

Extrait

Même poids, même surface corporelle, Paul et le Chat sont à égalité. Comme ces bombes qui explosent orange, ces bourgeons visqueux qui éclatent blanchâtres. Sur le plan du langage, Paul ne sait que moduler son « da », ce qui vaut bien un miaulement. S’ils pèsent le même poids, occupent la même surface corporelle, ils dépendent de moi pour les nourrir, leur apporter de l’affection.


-Paul ! dis-je. Sa figure se fend en abricot, il remue dix doigts, entraînant autant de fossettes. Puis il retourne à sa principale occupation : retirer ses chaussettes ou arracher des brins d’herbe. Le Chat que j’appelle avec toujours la même intonation de la voix, tourne aussi la tête vers moi d’un air un peu distrait, orientant les oreilles dans ma direction. Il lève un début de queue pour montrer que, oui, il m’a repérée, puis fixe passionnément, parmi les hautes herbes, un éphémère, un papillon jaune – enfin, quelque chose que je ne vois pas.


L’attention qu’ils me concèdent l’un et l’autre ne dépend somme toute que de leur degré de faim. Parfois ils m’accordent quelque tendresse, toujours en silence. Ainsi Paul appuie-t-il ses joues, son nez contre mon visage. Son souffle court, précipité, se renvoie sur le mien, il suçote ma joue m’aspergeant de salive, me tire un peu les cheveux puis, quand il en a assez, me repousse du plat de la main.

 

Le Chat me donne aussi le même genre de baiser sauvage. Brusquement, il s’accroupit en forme de tortue laissant seulement dépasser ses pattes blanches, avance un museau rose, yeux clos et m’assène un ou deux petits coups froids et mouillés. Il fallait savoir ne pas leur en réclamer davantage…


Combien de temps un Chat peut-il adopter un bébé de dix mois après la noyade de ses chatons ? Cela dura le temps de l’ombre des feuilles sur les fleurs. Un peu plus d’une semaine, dix jours…Court, peut-être – suffisamment pour faire des milliers de morts.
       

 

Commentaires

 

Dans ce texte, j’ai voulu démontrer que tout s’interpénètre sous un mode silencieux et passif. Aussi me suis-je imposée une double contrainte : celle de faire évoluer quatre personnages ne parlant pas, ne décidant rien, celle de faire émerger des liens entre eux.

Un film muet se déroule donc sous les yeux d’un narrateur/téléspectateur sur qui tout déteint. J’ai crée quatre personnages muets : le Printemps /la Guerre, le Chat/ Paul dont j’ai croisé les fils afin de me rapprocher le plus possible du vivant - lequel n’est qu’une trame de fils mêlés les uns aux autres. Silence de l’animal déchiré, celui du téléspectateur passif, silence de l’herbe qui sort par tous les pores de la terre humide.

Oui, tout est lié. Et Paul qui ne parle pas vaut bien le silence du monde ; les bombes et les bourgeons qui éclatent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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