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LA DEFERLANTE, Balland, 2003

 

Qu’est-ce que « être normale » ? C’est la question que se pose Lucille, vingt à peine, mariée depuis peu. Elle a fui Marseille, la ville de son enfance. Elle a fui sa vie, son cortège de neuroleptiques, anxiolytiques et autres hypnotiques. C’est à Nancy, choisie par hasard, qu’elle pense trouver par le biais de son mariage, un remède aux doutes qui l’assaillent. Elle va se lancer à corps perdu dans les tâches ménagères puis la sculpture afin de tenter d’effacer les souvenirs douloureux. Ni la naissance de son fils, ni la perspective d’une exposition de ses œuvres ne l’apaisent…


Sous forme de monologue, ce texte décrit le déferlement inexorable de la folie, chez une jeune mère. Il se dégage de ce texte haletant une profonde émotion et un malaise troublant.
 

 

 

Extrait

Trop tard. J’ai basculé. Dans le gouffre. Je respire comme une anémone de mer. La Folie rampe à mes pieds, Elle s’entortille autour de mes chevilles. Ses bras verts m’enlacent. Elle s’infiltre dans mes narines, dans mon nombril. Elle m’aspire, Elle me suce, m’avale. Je suffoque.

A présent, il fait sombre à cause de l’eau au plafond. Des algues froides me frôlent. Le plafond bouge, bouge, j’ai le vertige. Je vais perdre l’équilibre, je m’accroche au lavabo.
-Lucille, tu viens ?


Mes lèvres ont murmuré, articulé : j’arrive. Je me suis lavée les mains. N’ai pas reconnu celle qui se lavait les mains dans la glace avec ses yeux hagards qui bougeaient lentement.


Le robinet coule, coule, coule. J’entends le bruit des vagues, Schllllop, schollp, les navires coulent à pic. Les marins noyés, ondulent dans les tourbillons verts, les écumes violettes. Leurs pulls torsadés en laine s’accrochent aux récifs mousseux.


Mais moi, moi, qui n’ai pas de pull Irlandais, qui me reconnaîtra ?


Le plafond gondole. Je vois le carrelage, blanc et noir. Que des carreaux noirs et blancs. Blancs et noirs. Quand soudain un silence étrange glace mon sang. Le bruit des vagues a étrangement disparu.

 

Extrait

Je grimpe, grimpe des marches, des dizaines de marches. Vite vite, Lucille, cours ! Va-t-en Lucille. La chaleur me porte, m’emporte comme un courant d’eau. Je grimpe. Les volants de ma robe rouge battent de l’aile dans les marches. Tout en haut des escaliers, la pendule ronde affiche


Je monte, je ne savais pas que c'était si haut A l' intérieur, mes os claquent de peur. Et pourtant je transpire, transpire. Au-dessus de moi, grincent des mouettes aux ailes écartelées.


Sous le ciel tendu, Lucille monte les marches, des centaines de marches blanches formant le piano géant des escaliers de la gare Saint Charles.


Encore, encore Lucille. Monte Lucille ! Encore et encore. Je monte une gamme harassante .Mon ombre noire, hésitante me suit péniblement. Sur les marches blanches, elle marque des bémols chancelants. Elle s'affine, traînant derrière moi, de plus en plus longue et filiforme, puis refuse.

Essoufflée, je m'arrête . Mon ombre aussi. Marseille entoure la mer dans ses longs bras blanc.… Au loin palpite la mer, ce globe humide visqueux, œil immense tourné vers moi.

 

Commentaires de l'auteur

 

Cette bascule entre réel et imaginaire, entre connu et inconnu, cette oscillation permanente dans laquelle il faut trouver un juste équilibre. Créer c’est abandonner, se laisser aller…Puis arrive quelque chose qui s’engouffre comme dans les voiles d’un bateau, qu’il faut à tout prix maîtriser sous peine de le perdre, de se perdre.


Il s’agit d’un texte sur le refus social de l’artiste, le refus de la différence. Lucille incarne l’Art, le pur l’incompris celui qui s’élève au-dessus des pignons des toits, celui qui va si haut qu’il en meurt.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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