L'AUTEUR

  Biographie

 

  Bibliographie

  Ecriture sensorielle

 

  Ecrire, c'est...

 

 RENCONTRES

Formulaire de contact

           LIVRES

  Meurs la Faim

  Paul et le Chat

  La Déferlante

  Fleur de Peau

  Conte d'asphalte

  Et le mail ...

CINEMA ET THEATRE

Cinéma

 

Théâtre

   PRESSE PHOTOS

Téléchargement libre

Téléchargement sécurisé (code via le formulaire)

 

       
 

ACCUEIL

 

 
   

Nancy seule, dite la Ville blanche résistait. Elle accueillait tous ces Artistes de l’Ecole de Nancy, qui produisaient, produisaient …

Pétales, tiges, racines, sculptés, moulés, forgés, dans la pierre, le verre, le métal. L’Ecole de Nancy : une formidable rébellion de l’Art contre la guerre. Une éclosion de corolles contre l’annexion …

     Oh ,ces bulbes, ces rondeurs, tandis que nos  soldats ventres ouverts, se vidaient dans les tranchées …

     Si la guerre doit avoir une Beauté, peut-être serait-ce cette dure spontanéité, la loyauté de sa violence. Oui, comme cet  Art qui avait réussi à reproduire la souplesse végétale dans le roc.

En Lorraine on entre en hiver, comme dans une grotte, une caverne, en pèlerinage : en baissant la tête, courbant le dos. Suffit juste de trouver la bonne position, se pelotonner. Et de bien se mettre en boule, parce qu’ici, l’hiver dure, dure…

                                                  Anne Calife, La Déferlante, Balland

 

Le Chat lécha le chaton avec emportement. Sur ma main, restait une trace chaude, mouillée. Dans la chambre macérait une chaleur de serre. J’ouvris la fenêtre. Grimpa cette odeur de terre nourrie de nuit, saturée d’eau, mélange de violette et de crème fraîche. Quelque chose de fort, de lent se préparait dans cette chambre étouffante, je ne pouvais plus dormir.

Je soulevai doucement le panier contenant le Chat, sa robe trempée de sueur. Puis, je transportai ce Chat silencieux, aux yeux et bassin dilatés, dans la cuisine. Ensuite, ce fut le tour des deux chatons humides. Dans le noir du couloir, ils crièrent plus fort, séparés de leur mère. Les lames du parquet gémirent. J’avais l’impression que la maison entière, de toutes ses poutres, ses portes, ses articulations, accouchait cette nuit-là.

Le Chat qui, de la cuisine, entendait pleurer ses chatons, se mit à feuler dans l’obscurité. Je priais le ciel que cela ne réveillât ni Paul, ni le Mari – lesquels eussent l’un et l’autre superposé leurs cris aux miaulements. Dans la cuisine, je mis de l’eau à bouillir pour un café. Quatre, cinq heures du matin, je ne savais pas. Aux taches rouges sur la nuit, l’aurore approchait.

Le jour se leva.

Les rayons verts, disposés en roue dans les yeux du Chat, rencontrèrent ceux jaunes du matin. Le Chat ferma les yeux, s’endormit.

Et je mis la télé en route. Toujours ces images en boucle, en cercle, qui se mordaient la queue. La Guerre continuait. Dans l’aube rougie, des hommes marchaient vers Bagdad. Ils marchaient vers la mort d’autres hommes dans le parfum des amandiers en fleurs.

À quoi t’attendais-tu Anne ?

Hein ?

Le Chat mit au monde un troisième chaton.

Tout blanc.

                                           Anne Calife, Paul et le Chat, Mercure de France

 

Le Chat se fraya un chemin parmi les herbes, entre les ombres. Il s’allongea dans un carré jaune de lumière. Son pelage de convalescent, ébouriffé par-ci, plaqué par-là, gonflait sous la chaleur du soleil. De ses oreilles noires, sortaient de grosses touffes blanches que le vent chatouillait. Soudé dans des épaules étroites, le crâne de Paul pivota. Il pencha la tête en arrière de plaisir, releva la pointe des pieds, tandis que deux points lumineux s’allumaient dans les iris : il avait vu le Chat.

Alors Paul parla. Je veux dire qu’il déplia lèvres, langue, palais et souffla un « da » nouveau, court, précis qui devint le « da » du Chat. Se sentant nommé, le Chat fouetta l’air de sa queue, puis se mira en son regard admiratif. Il étendit, dans l’herbe, ses pattes qui firent deux taches blanches contre le vert, parut prendre un plaisir indicible à les voir là, comme s’il venait soudain de les retrouver – à moins que son ventre ne l’eût empêché de les placer ainsi, tendues.

Il avait habilement calculé une distance qui l’empêchait d’être touché. Il se lécha une patte, puis très rapidement un bout de ventre blanc, la pointe noire de la queue. À cette façon qu’il avait de fragmenter sa toilette, je devinais que sa pensée était tout entière tendue vers l’être rose à sa gauche. Paul, qui jusqu’alors n’avait pu voir le Chat de si près, ni si longtemps, respirait à petits coups soufflés. Les ailes du nez se contractaient, se dilataient, dans l’air chaud d’avril.

– « Da » répétait Paul. Son premier vrai mot.

Et avril dilatait aussi ses sucs, ses fibres et pétioles.

                                          Anne Calife, Paul et le Chat, Mercure de France

 

Je cherche, me demande, ce que sent la mort ? Pas lorsque commence l’intolérable putréfaction – chez les alcooliques se dégage plus vite une odeur de pourriture – cette hideur fourrée de rouge, de marron, qui éclate au nez, qu’on refuse de toutes ses forces d’humain se sachant, ne voulant pas se savoir…biodégradable.

Plus on la refuse, plus elle s’agrippe à toutes les matières, peau, chevelure jusqu’aux boutons de la blouse, cuir des chaussures.

         Les premières minutes, ce qu’elle sent la mort ? C’est étonnant, rien. Elle crée plutôt une sorte de trappe, de trou sensoriel, d’où tout reflue. À l’entour, tout prend du relief, car la mort troue les perceptions, les reflue à sa périphérie, augmentant odeurs, sons, couleurs.

                              Anne Calife, Fleur de Peau, Editions Héloïse d'Ormesson

 

Tard dans la nuit, nous écoutons encore tinter les colliers, les clefs, froufrouter les jupes des Princes et Princesses du monde.

-Hé, z’auriez pas une p’tite pièce ?  demande Sam. 

   La fille ne tourne pas la tête, passe devant nous, droite, Reine. Sous le réverbère, un éclat de diamants, un éclat à faire mal d’injustice. Pas un regard. Elle ne concèdera même pas à Sam l’existence d’être là.

   Elle pourrait répondre désolée-je suis pressée-pas de monnaie , n’importe quoi. Tous, un même spasme nous parcourt, même ceux déchirés d’alcool, transis d’humidité.

   Norredine hausse les épaules, Fred avale trois goulées bruyantes de Desperado, Vincent marmonne un juron étouffé, et Pap siffle entre le trou de ses dents.

   Sam, front têtu de normande, yeux clairs d’enfant qui ne cillent jamais, se campe sur ses rangers :

-Elle porte au moins dix briques sur elle, et elle a même pas un centime !

   Et Loulou, se lève bras écartés comme une oie, et pousse un long vagissement alcoolique à faire fuir tous les Rois du monde.

« -À qui sont ces champs de blés, demande le Roi au Chat Botté.

-C'est au marquis de Carabas. 

-À qui est ce château, là-bas ?

-Toujours au marquis de Carabas, répond le maître Chat. »

Et puis, le Roi a demandé encore :

-À qui donc, appartient cette ville traversée par le trait vert du fleuve ?

-Aux Marquis des Pavés et du Macadam, a répondu Pap.

                                             Anne Calife, Conte d'asphalte, Albin Michel