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ET, LE MAIL S'ENVOLE COMME UN OISEAU

 

Dans un salon du livre, Elle, l’écrivain fait la connaissance de Lui, le journaliste. Ils se regardent, se frôlent, se parlent. Par delà une barrière de livres, il
va de soi. Intriguée, attirée, elle cherchera à le revoir, mais il ne lui accordera que son adresse électronique,
et encore, comme une faveur. Une faveur à laquelle elle s’accrochera avidement.
 

Plusieurs milliers de mails seront échangés, comme des filins que l’on tisse par-dessus le temps et l’espace. Mais petit à petit, ces filins se feront chaînes, et la narratrice se retrouvera prisonnière de cette relation précaire...
 

Dans ce sixième roman, Anne CALIFE met en lumière la dangerosité des relations virtuelles et l’addiction qu’elles suscitent chez nous autres, habitants désemparés d’un village mondial où l’on communique sans se rencontrer.

 

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Extrait

Je suis un misérable auteur ; hélas, j’accorde de l’importance aux mots. Trop certainement. Jamais je n’ai choisi de faire coïncider les débuts de cette histoire-qui n’en est pas une- avec la naissance du mail. Pourtant, c’est bien ce qui aura causé ma perte…

…Avant, avant ces mails, avant, il y avait bien eu une rencontre, pourtant je l’ai oubliée. J’oublie beaucoup ce qui ne m’arrange pas. Rencontre donc, dans un « salon du livre », avec tapis rouges, bulles de champagne.

Des regards croisés, happés, aimantés. Quel âge pouvait-il avoir ? Plus âgé que moi, la peau fine et froissée comme une fleur fanée ; autour de lui cette aura bleu-blond-gris, un peu méprisante, ordonnant distance-distance-tenez-vous-loin-de- moi- car- je- suis- important.

Aujourd’hui, je me la pose encore cette question : comment ai-je pu me laisser prendre au piège ? Encore, je m’excuse : jeune, naïve, à peine née dans la publication, trop vite éblouie par un bandeau rouge, un prix, un journaliste. Car c’est ainsi qu’il se présenta : en tant que « journaliste ». Il m’invita à le rejoindre sur mon propre stand.

Tout écrivain jeune et naïf-pour ne pas dire stupide- suit aveuglément n’importe quel journaliste … On discuta d’écriture, une pile de livre nous séparant. Je dis que j’aimais la Lorraine pour ses vallons inoffensifs, sa brume douce pour écrire. Lui, il n’aime que ça « écrire » ; d’ailleurs il se réclame de la race maudite des écrivains, celle des sales solitaires. Le journalisme, c’est « pour faire bouillir la marmite, voilà tout. Son dernier roman, se trouve sur l’autre stand, la pile là-bas.

On a dû parler une bonne demi-heure, guère plus. Il avait adopté un drôle de position, accoudé à la table, un œil bleu derrière la pile de mes livres, le reste du corps agenouillé, prêt à basculer en avant vers moi. Mes sens étaient tellement en alerte, débordant de mon regard, mon ouïe, mon odorat, que je n’arrivais plus à analyser ce que je ressentais. Ma rétine enregistra juste la souplesse de ses articulations, un certain éclat de l’œil, rappelant celui des écailles des poissons. Il me donna son téléphone, demandez à l’attaché de presse qu’elle l’envoie, sa dernière phrase, que déjà son aura bleu-blond-gris s’éloignait.

Je me précipitai sur son stand pour acheter son roman. Sur la jaquette, on le présentait encore comme un journaliste. Puis je courus dans les escalators pour ne pas rater mon train. Je passai les quatre heures de retour dans un songe vague mais rythmé vers l’inéluctable ; je crus à la musique du train, mais c’était quelque chose de définitif ; jamais plus je ne reviendrai en arrière. Parfois cette impression d’une page tournée, laquelle ? On l’ignore, mais on s’y trompe rarement.
 

Retour dans la brume de mars, isolée de tout. La fenêtre de mon bureau donne sur le vert de l’herbe ; au-dessus le bandeau du ciel, d’un bleu foudroyant lorsque souffle le vent d’Est. Peut-être qu’il ferait un papier dans son grand-grand magazine, peut-être le reverrai-je ?

Les « peut-être » tourbillonnent autour de moi, m’effleurant sans prendre de direction précise, repliant questions et réponses en eux-mêmes. Alors j’ai composé son numéro de téléphone, comme ça. Je m’étonne de le connaître déjà par cœur, comme je m’étonne d’entendre battre mon cœur plus fort. Dans l’écouteur le souffle du passage des rames ; il ne peut pas répondre : il est dans le RER.
 

- Quelle station ? demande la naïve.

Il esquisse un temps de silence. Puis :

-Que j’aime cette arrrrogance, répond-il en tirant sur le « r ».

Normalement, j’aurais déjà dû raccrocher, gênée d’oser appeler mais je poursuis, prête à cultiver, arrogance et effronterie, ces nouvelles plantes qu’il a l’air d’aimer. Dans ma terre, tout pousse, pourvu que je le veuille.

Donc :

-A-t-il reçu le livre ?

-Oui.

C’est un homme précis. L’a-t-il lu ?

- Non.

C’est un homme droit.

Tout cet entretien se déroule sur un ton bref et sec, sans sourire ni intonation, d’ailleurs il n’a plus le temps.

-Il faut que je vous laisse, conclut-il.

En effet, il m’a abandonné. Cela me fit l’effet d’un varech lamentablement échoué sur le sable.

 

Extrait

Un mail dans lequel je souffre -ce n’est pas grave, c’est un mail qu’on va éluder à plaisir- mais un mail, où, je le provoque ! Un mail-duel, où il peut jouer au fleuret, ça, ça va l’exciter ; je le connais, il ne pourra s’empêcher d’y répondre. Forcément, la réponse va frapper. Elle dépassera tout ce que mon imaginaire peut élaborer. Elle contiendra tant de corrosif, tant d’acide, que je me demande encore comment il fait pour ne pas rouiller, pour ne pas être rongé de l’intérieur.

10 heures, rien. 11 heures, toujours rien. 11 heures 30. Mon cœur bat trop fort : le mail apparaît, noircissant l’élément « supprimés ».

Je ne l’ouvre pas. Le mail est là, je le regarde, le contemple. Le lire, c’est ouvrir la boîte de Pandore, laissant s’échapper toutes les malédictions. Certains m’ont fait pleurer.

Je joue avec un adversaire bien plus fort que moi, c’est perdu d’avance. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui puisse me faire si mal avec si peu de mots. Droit, il tire dans la faille. Il touche en plein mille.

Le mail attend, la bataille peut commencer. Si encore je réussissais à le détruire…A force, j’avais élaboré une pauvre stratégie de parade : elle consistait à ne pas l’ouvrir puis à continuer ce qu’il nomme une « rafale » : un mail puis encore un autre, un autre, en perles enfilées- le collier pouvant atteindre une douzaine de mail- que j’envoyais au cours de la journée, voire de la nuit suivante. Alors, désorienté par la quantité, occupé à synthétiser le tout, il pouvait- je dis bien, il pouvait- oublier le premier jet acide, et, le ton de la réponse en serait miraculeusement atténué. Au pire, je peux tenir 24 heures sans ouvrir sa réponse. Mieux vaut attendre un peu. Car le mail, le mauvais, celui qui va me faire pleurer, demeure, éternel clos et noir, sur la messagerie, dans ma cervelle.

Aussi, je me prépare. Je vais dans mon bureau, repars, reviens. Le mail reste, tapi, dans ma boite. Ne pas l’ouvrir le soir, ce serait une seconde nuit blanche assurée. Corbeau sur sa branche, le mail m’attend, noirci sur la messagerie, noirci de mauvais présages.

Me voici devant l’écran. Je peux, je pourrai, je devrai, fermer les yeux, le supprimer. Je peux, je pourrai, je devrai me dire qu’il n’a jamais existé. Impossible. Au loin, les taches rousses des vaches flottent comme de gros poissons orange. Je retiens ma respiration, tout semble suspendu, tendu à cette seconde, tout est encore possible. Comme ça, juste comme ça, juste pour voir, le curseur sur l’enveloppe, non, je ne vais pas l’ouvrir. Curiosité, simple curiosité. Trop tard… ouvert. Ce maudit truc s’est déplié tout seul.

J’ai rentré les épaules, fermé les paupières. Je plisse le nez, la bouche. Devenue une boule de retrait, de regrets, et, là, j’entrouvre un œil, glisse un iris, mais, mais… j’ai déjà tout lu. Paf. Touchée, coulée. Droit, direct dans la cible. Sérieux, il a encore tiré impeccable.

Son mail, ses mots demeurent à tout jamais fichés dans la mémoire de mon ordinateur, dans ma tête. Ses phrases me suivront aujourd’hui, demain, après-demain ; partout ; gravés en lettres de feu, sur tout ce que je regarde, la page écran, les nuages, l’herbe séchée, le tramé des feuilles. Longue à cicatriser, je prévois des nuits d’insomnies rauques, à boire du café, à fumer.
 

 

Commentaires de l'auteur

 

Un auteur jeune et naïf rencontre sur un salon, un journaliste.
De lui, elle ne réussira qu’à obtenir son … mail. Bref une histoire ténue, un décor anodin : un ordinateur, un écran et une boîte de courrier internet. Mais le temps devient très vite pervers, un temps double, celui de l’envoyer, du recevoir suggérant, à lui seul… sa réponse ; la boîte, elle sera très vite enfermante et délirante.
Peu à peu le personnage perdra le contrôle de lui-même dans une correspondance de plus en plus chaotique et déchaînée.
 

Anne C A L I F E dissèque tous les attributs de ce nouveau phénomène, la cyberdépendance : esclavage, enfermement, perversité et jouissance. Mais aussi vide intense où la solitude trône en maître sur l’écran.
 

Evoquant son passé, elle nous ramène trente ans, plus tôt, à l’ère de la folle programmation des années 70, la naissance de l’intelligence artificielle. Et nous montre le chemin parcouru, entre l’homme redoutant d’obéir aux premiers ordinateurs pour ne devenir finalement qu’esclave de lui-même.
 

Se connecter à Internet, c’est se connecter à son propre gouffre, son propre infini. Pour combler ses gouffres, l’homme se déclare prêt à tout : des chevaux qui perdent, des roues qui tournent, des whiskies tard, du poker à l’aube.
 

Et sur le net se trouve de quoi combler toutes les failles. Chaque boîte de réception ressemble, mail par mail à son propriétaire.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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