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CONTE D'ASPHALTE

 

Besoin du déséquilibre, de me mettre en danger pour écrire.
 

Peut-être aussi la raison pour laquelle je mets dans des situations dangereuses, au bord du précipice.

 

Ainsi que j’ai vécu presqu’un an, avec les sdf partageant la dureté de leur quotidien, oscillant entre amitié et insultes.

 

 

 

Extrait

        « La rue, c’est la jungle », ai-je souvent entendu : c’est surtout un territoire, plus riche de sensations que tout autre.
 

        D’abord, on y est jamais seule ; un spectacle permanent de milliers d’hommes par jour. Très vite, ma vision dut s’acclimater à la ville, à ses lumières permanentes, soleil toute la journée, et sa robe nocturne, étincelante de reflets rouges et jaunes. Les odeurs aussi y sont plus fortes, plus âcres, car plus humaines. Oui, désormais j’aime l’odeur de Pap’, son parfum de tabac blond, en poudre jaune couvrant doigts chevelure, l’air soufflé des lèvres, telles ces écailles, si fines, si légères des ailes de papillons.


        J’en ai aussi apprivoisé le brouhaha fait de grognements de voitures, de voix de toutes nationalités, de grésillement de musiques, le tout ponctué de klaxons, cloches, cris. Sans oublier cette marée incessante de pas martelant la plage de pavés. Fatigants peut-être, mais vivant comme les coups sourds du sang, flux et reflux de l’organique, qui tapent dans les artères.

Que je retourne, seule, entre quatre murs ? Impossible. Trop souvent, on oublie que dans un appartement, le silence crie, hurle. A nos oreilles, il répète toutes ces choses qu’on ne veut pas, ne veut plus entendre.

 

Extrait

Dans cette ville existent aussi des Rois, parmi le beau monde qui passe le soir, en flux propre et huilé. Ils marchent en se pavanant, sortant de restaurant plein d’étoiles, dans une buée de raisins et de champagne.


-Comment qu’on fait, la manche ?


-Comme le Chat Botté, pardi. Surtout t’attends le bon moment, quand le roi se promène, lalalalère, il a le temps, lalalère, avec son carrosse.
-Après ?


-Tu fais comme ce pauvre type qui n’a rien, et qui se jette à l’eau.


Alors, j’ai attendu, oui, un Roi qui aurait le temps, qui flânerait. Ah, un couple d’amoureux. La femme au décolleté de soie bruissante a l’air de prendre le temps, le type en smoking, un peu moins, il fait tinter les clefs de sa décapotable.


-Une p’tite pièce, s’i vous plait ? Ai-je demandé comme on se lance dans un plongeon glacé.


J’entends ma propre voix et j’ai honte de le demander, parce que je devine que je n’ai même pas le droit de demander. Le type braque froidement sur moi, des yeux animés encore du reflet des bougies sur les cristaux.


-On a rien.


Sa femme le pousse :


-Tu la prends pour une idiote ! Elle le sait très bien, qu’on vient de dépenser cent euros au resto…


Elle court à petit pas vers moi, gênée par la cloche immense de sa robe en soie, se penche dans un parfum lourd de fruits. Elle ouvre son porte-monnaie et donne vingt euros. Ils s’éloignent, puis elle revient ; je me rappellerai toujours son visage gêné empressé, des yeux noirs et mobiles.


-Encore vingt euros, pour faire pardonner la bêtise de mon mari.

-T’as la baraka, toi ! m’a dit Norredine.

 

Commentaires de l'auteur

 

Plus je progresse, plus je me perfectionne dans mes descriptions des perceptions du corps humain. Aujourd’hui j’ai comme projet d’utiliser cette méthode d’écriture afin de pénétrer au plus intime des « sans »- « domicile fixe », « sans abri », « sans logis », « sans rien».


D’abord « protégée » par des d’associations caritatives, puis seule, « toute nue », je pars ressentir le quotidien de la rue.

Même si je recueille avec beaucoup d’émotions leurs fragments de vie, je refuse de m’arrêter à une histoire décrite de l’extérieur.


Raconter ce que l’on aura vu, entendu revient à se tenir « sur le haut d’un pont, yeux baissés à contempler l’autre à terre ».

Je souhaite changer cette vision de « l’homme qui est tombé » pire encore « de celui qui a choisi de se laisser tomber ». Pour cela il faut placer « la caméra différemment » c’est-à-dire utiliser un autre support

Les premières perceptions, celles qui se jettent sur l’homme « normal », « domicilié » restent de l’ordre du tactile : froid, dur, et saleté. Il ne faut surtout pas s’arrêter là.

En effet je me suis aperçu que « l’exclu »- j’entends par là, qui « s’exile de lui-même » par un mécanisme de autodestruction- se place dans un environnement de sensations qui correspondant à son état mental.

La dureté de l ‘existence vient rejoindre celle des perceptions tactiles : ils le disent, ils doivent se « durcir » pour survivre. Tout devient pierre paroi, comme ces murs contre lesquels ils se cognent la tête, comme leur destinée.

De plus, l’alcool fait gonfler la peau, le froid fait éclater. Mal protégée, crevassée, fendillée, cette pauvre interface entre intérieur et extérieur s’amenuise, se fragilise de jour en jour n’offrant plus n’offrant plus son rôle isolation.

Quant au froid, il renvoie au froid intérieur, au vide affectif de leur existence ; crasse et saleté à leur impossibilité à trouver la bonne solution, le bon fil dans un écheveau emmêlé.


Dans ma façon d’être avec eux, je n’ai rien de codifié, cela peut déboucher sur un échange de quelques secondes, ou plusieurs heures. La rue m’accueille d’autant mieux que j’inverse le processus de rapport humain : c’est moi qui ai besoin d’eux, non l’inverse.

Les rencontres, elles, sont celles de l’instant, qui étincèle, réfracte cristallise les faisceaux lumineux de toutes les sensations. En revanche, ma façon de rédiger en utilisant les sensations se structure avec le fil du temps, mais ce n’est pas la peine de s’appesantir là-dessus.

Parfois je vais loin, trop loin parfois au détriment de la sécurité la plus élémentaire, femme seule parmi plusieurs hommes, flics qui veulent m’embarquer…

…Il est évident que je recherche ce déséquilibre, pour créer au plus juste. Comme un voilier sous le vent, je penche, je penche à un moment donné, jusque quelque chose s’engouffre dans les voiles et m’emporte.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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